Métamorphose îlienne

La Métamorphose îlienne, 2010. 29,7 x 42 cm. Acrylique sur papier canson, feutre.

Ailleurs est ici

Dans un hangar portois, Jack Beng-Thi a posé ses valises. Aujourd’hui, ailleurs est ici. Il rassemble les morceaux éparpillés d’une vie, une existence vouée à l’art et à cette éternelle quête : celle de l’identité. Au milieu d’un fouillis méticuleux accaparant peu à peu les moindres recoins, le plasticien Jack Beng-Thi, comme un prolongement naturel de ses propres œuvres, accueille le visiteur. On le suit à travers les méandres de son laboratoire où les tranches de vie sont entassées, strates d’un passé toujours frémissant qui déborde jusque dans le présent. Le profil filiforme de l’artiste se fond dans la démesure du décor et joue un contraste saisissant avec la monumentalité de certaines œuvres. On reconnaît au hasard d’un détour quelques pièces emblématiques qui ont marqué les plus récentes expositions : Les Bouts de bois Hurlants (Sobremesa) ne sont pas devenus inertes et la silhouette bleue de Full moon (Que l’arbre millénaire vous offre ses nouvelles fleurs) s’est simplement assoupie dans l’attente d’un cycle nouveau. Les œuvres entreposées n’ont pas cessé de vivre. Elles ont conservé leur souffle émotionnel malgré les contraintes imposées par cet espace réduit à sa fonction de matrice : un atelier de labeur et de création. L’œil est sollicité de toute part. Dans la posture du voyeur, on se surprend à fouiller l’intimité des lieux pour percer le mystère du processus charnel de la création, cette fragile alchimie fertile qui chemine de la conception à la naissance. Le secret reste intact.

Jack Beng-Thi. Cartographies de la mémoire nous invite au voyage, le voyage qui bouscule les murs et les limites du présent pour embrasser l’espace-temps comme un territoire sacré où il a échafaudé, à la manière d’un Petit Poucet, un itinéraire semé de fragments – terre, bois, larmes, métaux, fibres végétales, sueur. On suit la ligne de vie de l’artiste, du voyageur, sa quête, ses interrogations, ses insurrections, ses exaltations. La rétrospective s’engage comme une reconstitution théâtrale, faite de pièces à conviction, de témoignages, de souvenirs, de dates, de preuves, d’interrogations. L’intime conviction de l’artiste orchestre cette épreuve, et la reconstruction s’opère vers un point de fusion entre hier et demain. Beng-Thi accomplit son devoir de mémoire ; le rituel ne sera parachevé que par la clairvoyance de l’œil extérieur, celui du spectateur. Beng-Thi sollicite aussi les autres sens, sans exception. Il nous projette dans la chorégraphie de son installation, de son œuvre : toucher, goûter, entendre, sentir. Regarder. L’œuvre de Beng-Thi ne trouve sa quintessence qu’à travers l’altruisme : la rencontre avec le corps de l’autre, un corps en mouvement.

Depuis toujours, Jack Beng-Thi explore les territoires mouvants de notre condition d’insulaires aux ancêtres déracinés ; il explore les contrées indicibles de ce peuple aux blessures recousues par le non-dit. A travers ses voyages, il s’exile pour mieux reconnaître son île, l’apprivoiser. L’idéaliser. Mais il retrouve toujours le passage étroit qui mène de l’île mythique à l’île réelle, celle des souffrances latentes, d’un mal-vivre social grandissant, d’une identité vivace mais trop souvent niée, exposée aux attaques de la mondialisation. Il espère découvrir dans l’ailleurs les réponses aux questions intimes de sa terre natale.

Jack Beng-Thi réveille les lambeaux de notre inconscient collectif, ces bribes de mémoire que la société post-esclavagiste et post-coloniale a tenté de diluer, de dissoudre dans un salmigondis d’histoire revisitée, voire révisée. Une histoire excisée. Gardien dressé contre l’oubli, contre le silence, il triture jusqu’aux parcelles les plus infimes et enfouies de notre passé commun et nous les restitue, dépouillées de leurs représentations figuratives trop évidentes, trop convenues. Jack Beng-Thi a dépassé les codes de l’esthétisme qui parasitent la fonction essentielle de l’œuvre et refoulent la pertinence du propos au second plan. Il expose sa vérité à nos yeux, nue, sans artifices, et elle affleure la surface de notre mémoire, sans ménagement. Il n’impose pas, il expose. Il n’institue pas, il restitue.

La Municipalité Portoise

Ville du Port - Ile de La Réunion

The remote is here

Jack Beng-Thi has left his luggage in a shed in Le Port. Today, the remote is here. Beng-Thi stitches together the scattered remnants of a life, of an existence devoted to art and to an eternal quest: the search for identity. The visual artist Jack Beng-Thi welcomes visitors in the middle of a carefully arranged muddle that gradually spreads and takes over every corner, like a natural prolongation of his own work. We follow him through the twists and turns of his laboratory, with slices of life piled up like layers from a past that still beats and spills over into the present. The artist’s filiform profile blends in with the jumbled confusion, creating a surprising contrast with the monumentality of some of the works. Wandering around at will, we bump into several emblematic pieces that stood out at his most recent shows: his Les Bouts de bois hurlants (Sobremesa) [Howling Wood (After Lunch)] has not become inert, and the blue silhouette of Full moon (Que l’arbre millénaire vous offre ses nouvelles fleurs) [Full Moon (May the Millenarian Tree Offer You its New Blossoms)] looks like it is simply dozing, as if awaiting a new cycle. Though stored away, the pieces still have a life of their own. They maintain their own emotional breathing space despite the difficulties posed by a place reduced to its core function, which is to say, a studio for working and creating. The eye is bombarded with stimuli from all angles. Turned into voyeurs, we catch ourselves prying into the privacy of the place in a vain attempt to discover the mystery of the carnal process of creation, that fragile fertile alchemy that sparks the idea into birth. The secret remains hidden.

Retrospective. Jack Beng-Thi invites us on a journey. A voyage that goes beyond the walls and limits of the present to forage into space-time as a sacred territory where, like Tom Thumb, he has devised an itinerary dotted with fragments of clay, wood, tears, metals, vegetal fibres, sweat. We follow the artist’s life line, the path of the traveller, his quest, his questions, his insurrections, his outbursts. The retrospective has been conceived as a dramatised reconstruction made with bits of conviction, of testimonies, memories, dates, proofs, interrogations. An examination orchestrated by the intimate conviction of the artist, with the reconstruction moving towards a point where yesterday merges with tomorrow. Beng-Thi fulfils his duty to remember. The ritual will only be completed through the clairvoyance of the gaze from outside, the gaze of the beholder. Beng-Thi also arouses all the other senses, without exception. He involves us in the choreography of his installation, of his work: touching, tasting, hearing, feeling. Looking. The quintessence of Beng- Thi’s practice is to be found in altruism: that encounter with the body of the other, a body in motion.

Jack Beng-Thi has always explored the slippery territory of our condition as islanders with rootless ancestors. He explores the unsayable places of this people with wounds sutured by what is left unsaid. On his journeys, he sends himself into exile in order to better recognise his island, to become more familiar with it. To idealise it. But he always finds the narrow corridor leading from the mythical island to the real one, the island of latent suffering, of increasing social malaise, of a spirited yet often denied identity, subject to the attacks of globalisation. He hopes to find in the remote the answers to the intimate questions posed by his native land.

Jack Beng-Thi stirs the shreds of our collective unconscious from their lethargy, those remains of memory that post-slavery and postcolonial society has tried to dilute, to dissolve in a concoction of reinterpreted, when not revised, history. An extirpated history. Like a sentinel safeguarding against forgetfulness, against silence, Beng-Thi crushes the tiniest and deeply hidden fragments of our shared past, and returns them to us purged of their too evident, too conventional figurative representations. Jack Beng-Thi has gone beyond the codes of aestheticism that parasite the essential function of the work of art, relegating the pertinence of words to a secondary plane. He lays bare its truth to our gaze, free from artifice, and the truth rises forthrightly to the surface of our memory. He does not impose, he exposes. He does not initiate, he reinitiates.

The Municipality of Le Port

Ville du Port - Reunion Island

Les bouts de bois hurlants, 1991. Hauteur. Height 1,20 m. 8 m2. Terre cuite, bois, métal et fibres végétales. Terracotta, wood, metal and plant fibres. COLL. FRAC-Réunion, Île de La Réunion. Photo Jacques Kuyten.

Territoire d'abolition liberté pour bois d'ébène

Territoire d'abolition liberté pour bois d'ébène. Mémorial 150ème anniversaire de l'abolition de l'esclavage, 1998. 10 x 2,80 x 0,60 m. Installation en plein-air. Open air installation. Terre cuite, oxydes, or 22,5 carats, fer, verre feuilleté et lumière. Terracotta, rust, 22.5 quilate gold, iron, laminated glass and lights. Commune de la Petite Île, La Réunion. Photo Jack Beng-Thi. Photo. Photograph 2,50 x 1,30 m.

Territoire d'abolition liberté pour bois d'ébène
Jingada

Jingada, 1991. 3 x 1,70 x 0,80 m. Terre cuite engobée, rotang, bois, vacoa, raphia et chrome. Varnished terracotta, rotang, wood, vacoa, raffia and chrome. COLL. Artothèque St. Denis, La Réunion. PHOTO Jacques Kuyten.

Arrachement carg. C 12

Arrachement carg. C 12, 1993. 2,10 x 1,80 x 2,50 m. Installation. 8 m2. Terre cuite, fibres végétales et rotang. Terracotta, plant fibres and rotang. COLL. Jack Beng-Thi. PHOTO Jacques Kuyten.

Au fil de la mémoire

Gondwana

A travers la confuse splendeur
de l’aire australe
Dans l’architecture érodée du Gondwana

Je vis depuis des siècles une histoire
sans comparaison possible

Je parcours les criques d’un peuple

absent au lever des embruns du matin

J’habite un océan d’histoires tragiques

J’habite des courants de molécules

empreints de souvenirs sucrés-salés

J’habite des vagues surchargées d’âmes errantes

jetées dans trois siècles de profondeur abyssale

J’habite un espace de murmures insondables

J’habite un flux de pensées incandescentes

J’habite un flot de mots incompréhensibles

J’habite en bas des nuages blancs, noirs et gris

à genoux sur un océan de sel granitique

Je respire le fond de l’air où se disputent

des dieux méchants et somptueux

J’habite un océan de lourds cyclones qui écrasent

le profil acéré des mornes sans amours

J’observe un océan sourd aux vacarmes

du métal bleu des armes

J’habite le résidu d’un township
où coulent les larmes d’une femme noire

Je lis dans le dernier vol du fouquet

l’absence du parfum des peuples

rouges, jaunes et noirs

J’habite toujours le sillage des sentiers douloureux

laissé par des brigands qui arrêtent et dépouillent

les âmes

J’habite un océan de silence malgré

le tumulte des vies bafouées

J’habite inexorablement un océan où brûlent
au son des tambours le karma des passagers clandestins.

Jack Beng-Thi, Novembre 1996

Au fil de la mémoire, 1991. 8 x 6 x 2 m. Installation: 16 m2. 30 personnages, terre cuite engobée, fibres végétales et fil de nylon. 30 figures, varnished terracotta, plant fibres and nylon. COLL. Jack Beng-Thi. PHOTO Jacques Kuyten.

Au fil de la mémoire

Gondwana

Through the confusing splendour
of the austral zone
In the eroded architecture of Gondwana

For centuries I have lived a history

beyond compare

I tread the coves of a people
absent at the rise of the morning spray

I inhabit an ocean of tragic stories

I inhabit currents of molecules

Filled with salty-sweet memories

I inhabit waves overburdened with wandering souls

thrown into three centuries of abyssal depths

I inhabit a space of unfathomable mutterings

I inhabit a flux of blazing thoughts
I inhabit a torrent of incomprehensible words

I live under white, black and grey clouds

kneeling on an ocean of granite salt

I breathe the air that holds the fight

of mean and sumptuous gods

I inhabit an ocean of heavy cyclones that smash

the steel profile of sad loveless

I contemplate an ocean deaf to the

blue metal clashing of swords

I inhabit the residue of a township

where a black woman sheds her tears

I read in the last flight of the petrel

the absence of perfume in
red, yellow and black peoples

I inhabit always the wake of painful paths

left by bandits who stop and strip

the souls

I inhabit an ocean of silence despite

the uproar of scorned lives

I inhabit inexorably an ocean where the karma
of stowaway passengers is burnt to the sound of drums.

Jack Beng-Thi, November 1996

Messages, 1991. 5 x 2,33 x 2,53 m. Terre cuite, bois, fibres végétales et aluminium. Teracotta, wood, plant fibres and aluminium. COLL. Jack Beng-Thi. PHOTOS Jack Beng-Thi.

Kalba-Pangu

Kalba-Pangu, 1991. 5 x 2,4 x 1,60 m. Fil de nylon, fibres végétales, pierres volcaniques, charbon et cendres. Nylon, plant fibres, volcanic stones, coal and ashes. COLL. Jack Beng-Thi. PHOTO Jacques Kuyten.

Nostalgique sweet vacoa
Nostalgique sweet vacoa
Nostalgique sweet vacoa

Nostalgique sweet vacoa, 1992. 1,42 x 0,80 x 2,20 m. Fibres végétales, terre cuite et fil de nylon. Plant fibres, terracotta and nylon. Jack Beng-Thi, Bourse à la création A. Vollard. A. Vollard scholarship. PHOTO Jacques Kuyten.

Kabar mardaï

Kabar mardaï, 1991. 2 x 0,56 x 1,60 m. Bois, terre cuite, corne, raphia et fil d’argent. Wood, terracotta, horn, raffia and golden thread. COLL. Jack Beng-Thi. PHOTO Jacques Kuyten.

Mon expérience aux côtés de l'homme-île

A tous les héros anonymes des îles du monde

Dans tous les pays du Monde, et de tous temps, les gamins, les désœuvrés,
les amoureux et les artistes ont tenu à décorer les murailles naturelles ou non, les troncs d'arbres, les bancs, les pupitres, les portes, les piliers,
les nefs d'églises et de mer, toutes les surfaces disponibles.

Théodore Monod. Méharées, 1989

Depuis le début des années quatre-vingt-dix, je mûrissais l’idée de pouvoir développer un projet artistique abordant le fait de l’insularité à travers les propositions d’artistes et d’intellectuels contemporains, soit d’origine insulaire soit habitant et fréquentant des espaces et réalités insulaires. À l’époque, je travaillais au Centre Atlantique d’Art Moderne (CAAM) de Las Palmas de Gran Canaria aux Îles Canaries, et la ligne de recherche insulaire était un axe de notre travail, tout comme les questions liées au cadre atlantique et à la localisation de nos îles dans un espace tant géostratégique qu’historique entre l’Amérique latine, l’Afrique et l’Europe ; ce que l’on a fini par appeler notre situation ou fait tricontinental.

Dans ce contexte d’« obsession insulaire », je voyage dans des espaces déterminés liés à notre cadre de travail, ainsi qu’à celui spécifiquement insulaire. Lors de la construction de mon « puzzle » insulaire particulier, j’étais déjà entré en contact avec l’artiste sénégalais Mustaphá Dimé qui avait choisi une des pièces des fortifications de l’île de Gorée, en face de Dakar, comme son espace de résidence et de travail. Là-bas, dans la solitude des falaises et penché au-dehors de sa guérite, Dimé vivait et créait en regardant et en écoutant l’Atlantique, et il ramassait sur ses rochers les matériaux que la mer lui offrait et avec lesquels il construisait ses fantastiques sculptures. Gorée est une île qui nous emplit de contradictions. Ce qui est aujourd’hui un cadre incomparable d’architecture coloniale déclaré patrimoine de l’humanité par l’UNESCO et qui accueille une communauté insulaire vivant essentiellement de l’énorme attrait touristique de l’île, garde en sa mémoire son passé comme un des lieux les plus importants de la traite et du trafic d’esclaves africains, sans aucun doute une des opérations commerciales les plus immorales de l’histoire de l’humanité.

À Dakar, point de rencontre incroyable et indispensable en Afrique de l’Ouest, j’ai la chance de rencontrer des collègues issus des contextes les plus variés. Nous parlons de nos projets et, bien sûr, j’évoque mon projet « Islas ». À l’une de ces réunions ou rencontres dans le contexte de la biennale de Dakar, j’ai l’occasion de faire la connaissance d’un groupe de collègues conservateurs et une conservatrice me dit : « Jack beng-Thi est l’artiste pour ton projet Islas ». J’ai donc entendu parler pour la première fois de Jack Beng-Thi à Dakar, Sénégal, en 1996, grâce à Magda Ileana González, qui était alors membre de l’équipe de conservateurs de la biennale de La Havane et responsable, avec Eugenio Valdés, du domaine de la recherche de la biennale sur la création contemporaine africaine. Ses propos sur Jack Beng-Thi en tant qu’artiste et créateur ont été excellents, mettant également l’accent sur sa grande qualité humaine. Les événements ne se produisent pas par hasard, ils devaient survenir de cette façon. Ces rencontres devaient avoir lieu tôt ou tard puisque nous sommes tous deux aussi passionnés et obsédés par les questions tournant autour de l’île et de la mémoire insulaire. En outre, parmi de nombreux autres territoires, nous partageons la proximité du continent africain et le besoin de voyage comme facteur essentiel et existentiel de nos connaissances. Un voyage inéluctable, nécessaire et constant, qui a fait de Jack Beng-Thi un cartographe contemporain de la mémoire. Voyage continu dans le présent pour pouvoir comprendre et assumer le passé, pour pouvoir recomposer la partition fragmentée et incomplète d’une symphonie merveilleuse aux innombrables références et origines. Ce n’est pas un hasard si je devais entendre parler de Jack Beng-Thi à Gorée, en Afrique, une île marquée par l’esclavage et la diaspora, et selon les mots d’une personne venue de Cuba, une autre île, segment extrêmement important de la mémoire et de l’identité insulaire canarienne, mais aussi fondamentale dans la trajectoire artistique et la projection du travail de Jack Beng-Thi.

Je prends note de ses coordonnées et nous nous mettons en contact par lettre et par fax. Nous commençons alors à développer une relation professionnelle et d’amitié qui grandira de façon exponentielle au fil des ans.

Ce n’est qu’au printemps 1997, quelques mois avant l’inauguration du projet « Islas » que nous avons l’occasion de nous rencontrer en personne et de nous serrer la main. C’était dans le contexte de la VIe biennale de La Havane, dans le salon de l’hôtel Ambos Mundos de cette ville, hôtel qui garde encore intacte la chambre où Hemingway avait l’habitude de séjourner... À nouveau, la mémoire, la révolution, la littérature, les utopies et les horizons insulaires...

Jack Beng-Thi a construit et présenté pour l’exposition « Islas » du CAAM une œuvre fantastique, exemple fondamental de sa manière de procéder, tant conceptuelle que formelle, qui portait le nom de « 21o Sud: Île, sucre, solitude et peur ». D’une forme incroyablement subtile, avec une résolution technique et esthétique tant singulière qu’excellente, il conçoit et résout dans un quasi-poème visuel d’une force extraordinaire l’histoire de son île, La Réunion.

21o Sud est la latitude géographique de son île. Dans son installation, il construit une trame urbaine de sa mémoire sur les systèmes de production coloniale, sur l’esclavage. Une trame quadrangulaire de 24 cubes massifs d’environ 40 sur 40 cm faits de sucre brun. Sur chacun d’eux, cachés par la peur de l’histoire, sortent des têtes noires en argile accueillies dans des urnes-troncs de bambou. Le fil rouge sacré entoure les troncs et accompagne leur mémoire. Au centre de cette architecture de l’histoire de cubes de sucres, le cube 25 qui complète le carré parfait, le moule, l’origine, le pouvoir tragique de l’histoire, le pouvoir des métropoles.

Le projet « Islas » voyage en 1998 à l’île de Tenerife et à l’île de la Cartuja à Séville, au Centre andalou d’art contemporain.

Pendant ce temps, les voyages ne cessent pas, ils continuent...

En 1999, seulement un an après mon transfert de l’île de Gran Canaria au continent, à la ville de Santander, me voilà en train de travailler intensément dans l’organisation, le commissariat général de la biennale alternative d’Uppsala, en Suède, connue comme Eventa et dont nous préparions la cinquième édition pour le printemps 2000. Eventa était un projet incroyable d’intervention urbaine et dans la nature, propice à la rencontre, à la coexistence et à la production en commun d’une scène très variée de propositions réalisées spécifiquement pour le contexte ou cadre thématique du projet, et également pour un contexte urbain ou dans la nature spécifiquement assigné à chaque artiste. L’an 2000, si connoté, nous donnait la possibilité d’affronter un projet où les près de soixante-dix artistes d’une quarantaine de nationalités différentes qui y participaient, abordaient l’axe thématique du « Paradis Zéro ». Une bienvenue au nouveau millenium depuis de nombreuses perspectives esthétiques, politiques, sociales, écologiques...

Pour un projet de telles caractéristiques, je ne pouvais pas faire autrement que de compter sur un artiste comme Jack Beng-Thi, versé dans le travail dans la nature, avec des moyens naturels, et fort d’une grande expérience de travail en équipe, un véritable catalyseur de bonnes énergies.

Jack réalise un projet « site specific » dans l’espace naturel du village suédois d’Ekeby Qwarn, où interviennent deux espaces juxtaposés : un premier espace situé à l’intérieur d’une cabane en paille, refuge de moutons pendant la période hivernale, avec en son centre un totem cylindrique duquel émane de la peinture de couleur rouge... Depuis cet habitacle-temple, il trace un chemin de petits pieux, également peints en rouge, qui nous conduisent jusqu’à une petite île qui se forme dans le lit de la rivière Fyris... Nous nous enfonçons dans un bosquet sur l’île en suivant les pieux jusqu’à arriver à un espace circulaire, au ras du sol, où brille l’image luminescente d’une boîte également circulaire de lumière avec l’image photographique d’une forêt, la jungle exubérante de l’île de la Réunion... Dans ce « Paradis Zéro », conçu dans le pays de la société du bien- être nordique européen, Jack Beng-Thi nous offre un rituel contemporain, peut-être avec des connotations de magie propitiatoire, où il nous prévient du besoin de préservation du milieu naturel comme objectif prioritaire et indispensable pour le nouveau millenium. Dans le cas contraire, il ne nous restera que la mémoire scintillante d’une image attrapée dans sa boîte de lumière sous la terre de la forêt.

Outre son intervention artistique à Uppsala, je souhaite mentionner un fait dont je veux laisser un témoignage. Je me réfère à une intervention de Jack Beng-Thi à l’occasion d’une des tables rondes que nous avions organisées dans le contexte de cette biennale, Eventa 5, et où mon ami et collègue sénégalais, Remi Sagna, présentait ce qui avait été jusque lors sa trajectoire en tant que responsable maximal ou secrétaire général de la biennale de Dakar, Sénégal, jusque cet an 2000. Ce fait ou intervention fondamentale se produit lorsque Remi Sagna décrit la zone géographique ou culturelle africaine intégrée ou abordée par la biennale de Dakar, sans inclure des territoires comme l’île de La Réunion qui, bien qu’à 800 km au sud-est de Madagascar, ne saurait être soustraite de son substrat et de sa réalité africaine dans l’ensemble de sa culture complexe et de sa réalité multiculturelle. Cela a donné lieu un espace de débat très intéressant, sur la définition ou le besoin de délimitation des géographies... Curieusement, j’avais soutenu ou provoqué une discussion similaire quelques années auparavant, au sein du comité scientifique de cette même biennale, lorsque j’avais envisagé l’africanité des Îles Canaries, situées seulement à 90 km de la côte ouest du continent africain...

En avril 2001, et après un an de travail intense, est inauguré dans la petite municipalité de Camargo, dans la région de Cantabrie, au Nord de l’Espagne, un petit espace international interdisciplinaire d’art contemporain portant le nom d’Espacio C. Projet que j’ai eu l’honneur de diriger pendant ses sept années d’existence jusqu’à ce que la mesquinerie des contextes et des changements politiques ont détruit les illusions qui y étaient attachées par tant d’artistes, de collaborateurs et de public venant des contextes les plus variés. Depuis la perspective actuelle, presque trois ans après sa fermeture et les multiples avatars préalables pour tenter de lutter pour sa survie, je ne peux cesser de penser et de sentir qu’il s’est agi d’une expérience merveilleuse, une petite utopie faite réalité pendant le temps qu’elle s’est soutenue grâce aux énergies et aux forces collectives de nombreuses personnes qui aiment l’art et la culture contemporaine. Je crois sincèrement qu’Espacio C, avec une dimension physique modeste, a réussi à tisser un très grand réseau de projets et d’illusions. Une fois de plus, phénoménologie de notre contemporanéité, nous avons pu constater que même en étant à la périphérie des périphéries de l’Occident, la subversion du centralisme dominant et historique peut être obtenue d’une façon claire et méridienne, en redéfinissant ou en établissant de nouvelles cartographies. Il est donc possible, sans aucun doute, de créer et de tisser de nouveaux réseaux de communication et d’échange dans un espace réel d’art et de culture contemporaine qui est beaucoup plus ample et étendu que ce que les courants dominants et le marché de l’art contemporain prétendent. De nouvelles géographies, de nouveaux nœuds et centres possibles dans les réseaux de production, de distribution et d’échange culturel, qui se consolident comme une réalité alternative et efficace. Heureusement, la réalité de la création contemporaine peut également être cartographiée depuis de nouvelles géographies des cultures. Et, bien sûr, Jack Beng-Thi ne reste pas en marge de toute cette phénoménologie, mais bien au contraire, il est lui-même un nœud fondamental dans cette nouvelle structure de réseaux alternatifs. C’est sincèrement un des artistes que j’admire et respecte le plus pour sa capacité d’être en soi un authentique catalyseur d’artistes, de projets, d’initiatives et d’énergies, qui émanent et confluent en lui. Lutteur endurci, avec l’honnêteté comme bannière, toujours prêt à collaborer à de nouveaux projets et aventures artistiques et culturelles avec toutes ses énergies, sa sagesse et ses relations, et avec une dimension sociale toute aussi énorme. Un exemple, digne de toutes les éloges, d’engagement pour la culture et la société, c’est cela que Jack Beng-Thi a également représenté pour le projet Espacio C de Camargo et pour tous les projets que nous avons eu l’occasion de développer ensemble.

Jack Beng-Thi arrive à Espacio C juste après le projet inaugural d’exposition et avec toutes nos attentes tournées vers son atelier, workshop, dirigé à un groupe de jeunes artistes, à l’époque pratiquement inconnus, de la région de Cantabrie. Il est arrivé, s’est présenté avec son attitude humble, sa sagesse très spéciale et cette aura particulière, créant dès le premier instant un espace merveilleux de complicité au sein de ce collectif de jeunes artistes. Ce premier atelier, workshop, de Jack Beng-Thi a été réellement significatif, et a réussi à créer, à un moment très important, un espace d’illusion et d’enthousiasme dans ce groupe de jeunes artistes, qui a grandi et s’est étendu au fil du temps à d’autres groupes et collectifs qui ont soutenu et ont donné un sens à ce projet culturel pendant ses sept années d’existence. Aujourd’hui, beaucoup de ces jeunes artistes sont connus et reconnus dans la région, certains d’eux jouissent d’une importante projection nationale, et je peux affirmer que Jack Beng-Thi a aidé à leur insuffler de nouvelles perspectives, à transcender de nombreux espaces dans la propre dynamique conventionnelle de la création contemporaine et leur a donné l’occasion d’accéder à un monde tant interdisciplinaire qu’inter et multiculturel aux résonances multiples et d’une grande richesse. Son sens du travail collectif a également été un exemple fondamental pour la dynamique future de cet espace de travail. Outre les résultats exposés de ce fantastique atelier, workshop, Jack Beng-Thi a monté parallèlement son exposition monographique qu’il avait préparée spécifiquement pour notre espace lors de sa dernière année de travail. Un projet bénéficiant d’une ample et importante présence de photographies, d’objets et d’installations, où il abordait les géographies de son identité et de sa mémoire également multiples. À cette exposition appartiennent ses œuvres « Manantiales », « El monólogo del desorden », « Caída », « El silencio de les caballos de vapor », « El meridiano de la melancolía »... Un excellent projet qui est également repris dans cette exposition rétrospective et qui incluait la réalisation, aux côtés des artistes collaborateurs de l’atelier, d’une vidéo fondamentale dans l’ensemble de l’œuvre de l’artiste, « Chipko Jangala », tournée dans les paysages naturels de Cantabrie. « Chipko Jangala » est un hommage de l’artiste aux femmes indiennes qui s’attachaient une à une à des arbres face à la pression des entreprises du secteur du bois et à l’abatage imminent, évitant ainsi la disparition indiscriminée de leurs forêts. Des femmes qui ont créé sous ce nom un mouvement écologiste fondamental pour la préservation des forêts de l’Inde.

 

Seulement quelques mois plus tard, toujours en 2001, j’invite Jack Beng-Thi à participer à un projet international d’intervention dans la nature, dans les paysages naturels de la Finca de Osorio dans l’île de Gran Canaria, organisé sous le nom et cadre thématique de « Naturaleza, Utopías et Realidades », plus connu par son sigle NUR. Un projet interdisciplinaire aux grandes connotations sociales, politiques, écologiques et anthropologiques, construit avec un modèle de travail collectif et d’atelier continu. Une vingtaine d’artistes internationaux aux côtés d’artistes locaux, avec la collaboration de près de trente jeunes artistes et d’étudiants volontaires, ont mis en œuvre en deux semaines de coexistence une expérience de travail réellement inoubliable. Une fois de plus, l’apport de Jack Beng-Thi, à travers son sens collectif du travail et sa capacité d’exercer de catalyseur d’énergies, a aidé et collaboré à construire un espace et une atmosphère de coexistence absolument enrichissante, une empreinte indélébile dans la mémoire contemporaine de tous ceux qui avons eu la chance de partager ce projet. Jack Beng-Thi et son équipe de collaborateurs volontaires ont conçu et produit leur impressionnante œuvre « Palabras quemadas ». Un projet « site specific » au milieu des champs de culture de la Finca de Osorio où la figure d’un homme allongé tournant le dos, centrée dans un espace circulaire, est traversée par un pieux en bois en proie aux flammes... L’homme de la Renaissance de Léonard de Vinci, centre de l’univers, succombe dans cette intervention, assailli par les « palabras quemadas » (mots brûlés) de la double morale du pouvoir des moyens de communication. L’univers circulaire de Léonard est remplacé par l’espace circulaire parabolique des antennes de transmission et de réception. Dans une action-performance préalable à l’inauguration de l’ensemble du projet, Jack Beng-Thi nous invite à participer au rituel de l’allumage de ses « palabras quemadas ».

Je ne peux m’empêcher de raconter brièvement, et dans le contexte de l’excellent climat de coexistence du projet NUR, que Jack Beng-Thi, au cours d’une soirée et cérémonie inoubliable, a été nommé « Chaman de Boutan » par l’artiste canarien Luisa Sosa, fondateur de l’espace utopique de Boutan, un espace bleu de liberté et de création continue, qui ne garde qu’une similitude phonétique avec le royaume asiatique du même nom.

Jack Beng-Thi retourne à Espacio C au mois de septembre 2001 afin de pouvoir rencontrer et collaborer avec l’artiste, intellectuel et performeur mexicain, Guillermo Gómez-Peña et avec Juan Ybarra, performeur mexicain également. À cette époque, nous préparions l’inauguration d’un projet d’exposition sous le nom d’« Agresiones » auquel participaient également l’artiste et performeuse sud-africaine Tracey Rose et l’artiste canarien Adrián Alemán. La conservatrice et intellectuelle colombienne, Carolina Ponce de León, directrice de l’espace historique La Raza, à San Francisco, aux États-Unis, nous a accompagné et a donné une conférence inoubliable, également dans le contexte de ce projet. Nous avons tous partagé alors des journées inoubliables en compagnie de jeunes artistes comme Silvia Antolín Guerra, qui présentait sa première performance, accompagnée pour l’occasion de Gómez-Peña, ce qui marquerait le début de futures collaborations et d’une carrière déjà imparable en tant que performeuse de cette jeune artiste de Camargo. Étrange coïncidence, nous présentions le 11 septembre 2001, jour qui serait connu par la suite comme le 11 S, un projet dans le cadre thématique des agressions, des différentes formes de violence... Seulement quelques heures après cette présentation nous voyions stupéfaits sur le téléviseur du restaurant où nous étions en train de déjeuner des avions s’écraser contre les tours jumelles de New York et comment celle-ci s’effondraient... Le 12 S, jour de l’inauguration du projet « Agresiones », apparaît en première page de la presse locale l’image frappante et terrible des tours jumelles en flammes et, à l’intérieur, dans les pages culturelles, l’annonce de notre projet accompagnée de l’image d’une étrange tribu d’artistes contemporains avec le commissaire du projet portant un rifle, accessoire de l’inoubliable performance réalisée, cette nuit bouleversante du 12 septembre 2011, par Guillermo Gómez-Peña, Juan Ybarra, Tracey Rose et Silvia Antolín Guerra. Jack Beng-Thi était présent et a partagé avec nous ces jours convulsés qui ont changé et marqué le cap de l’histoire du millenium qui venait de naître.

Après l’expérience d’Osorio, projet NUR de 2001 dans l’île de Gran Canaria, l’occasion se présente en 2003 de tenter de reproduire ce schéma de travail et de modèle de projet à une moindre échelle dans la ville d’Eslés de Cayón dans la région de Cantabrie, au Nord de l’Espagne, sous le nom de « I Encuentro Internacional de Arte Contemporáneo de Esles ». Cette fois-ci, dix artistes nationaux et internationaux partagent une expérience de travail urbaine et dans la nature, avec la collaboration et la participation d’un collectif de jeunes artistes provenant essentiellement du milieu du projet Espacio C et qui avaient partagé avec Jack Beng-Thi son atelier, workshop, de 2001. L’intervention de Jack Beng-Thi dans ce projet global, dont le titre générique était « Naturaleza et Coexistencia », a été, sans l’ombre d’un doute, à nouveau fondamentale en raison tant de l’énorme qualité, force et énergie de son intervention artistique, que de l’espace fantastique de travail et de coexistence qu’il a une fois de plus créé autour de lui. Jack Beng-Thi a présenté sa spectaculaire intervention sculpturale intitulée « Gestion politique Globale » au milieu d’un pré, lieu habituel de pâturage, entouré de vieux chênes fantastiques. À l’instar du projet NUR dans les Îles Canaries et dans l’exercice de mes fonctions de conservateur ou commissaire du projet, j’ai envoyé plusieurs mois à l’avance à chaque artiste des photographies et les dimensions de l’espace que je leur avais attribué et où ils devaient penser et présenter leurs propositions, qui seraient finalement développées sur place lors des journées de rencontre et de travail collectif. Dans ce même catalogue rétrospectif de Jack Beng-Thi, j’en profite pour inclure une sélection importante d’images tant du processus de travail collectif autour de l’intervention de Jack Beng-Thi que de la performance qu’il a réalisé aux côtés de l’artiste et collaboratrice Silvia Antolín Guerra. Ce projet « Gestion politique Globale » témoigne une fois de plus du sens et du caractère interdisciplinaire de son travail, de ses importantes racines et de sa dimension sculpturale, mais aussi du sens cathartique et magique de la performance comme rite d’initiation qui nous introduit dans ses œuvres et ses interventions dans la nature. Des œuvres qui naissent de la main de l’auteur et qui commencent à vivre, mûrir et vieillir sous l’action des conditions climatiques et du temps. Des sculptures construites à partir de matériaux naturels comme la terre et l’argile, qui doivent évoluer et vieillir au fil des jours, renforçant le caractère éphémère de ce type d’interventions et accentuant conceptuellement le caractère de fragilité du milieu naturel face à l’action de l’homme. Dans « Gestion politique Globale », un énorme atlante aguerri en terre surgit du sol portant sur une de ses épaules l’image holographique du globe terrestre qui est visible subtilement et dans certaines occasions grâce à l’action des rayons de la lumière solaire. L’atlante s’alimente et se nourrit des sèves multicolores envoyées à travers des voies chirurgicales par le vieux chêne depuis le plus profond de la mère nature. Une œuvre formellement et conceptuellement exceptionnelle, conçue pour vieillir au fil des jours et pour nous prévenir dans son vieillissement de l’action spéculative-destructive imparable de l’homo contemporaneus sur la nature.

Dans les années suivantes, nous avons entretenu une communication fluide, nous tenant toujours à jour de nos projets. Nous avons eu l’occasion de nous voir et de coïncider dans des projets comme les éditions de la biennale de photographie africaine contemporaine de 2005 et 2009. Mais ce n’est que très récemment, en 2009, que j’ai eu l’occasion de voyager pendant un peu plus d’une semaine à l’île de La Réunion. En effet, presque quatorze ans après avoir eu connaissance de son travail, j’ai pu visiter aux côtés de mon cher et respecté ami et artiste Jack Beng- Thi, l’incroyable et merveilleuse, de par sa diversité sans égale, île de la Réunion. Une semaine inoubliable d’intenses visites et rencontres avec des espaces, des lieux, des intellectuels, des artistes, des personnes et des personnages incroyables de La Réunion. Voyage initiatique que j’ai réalisé également en compagnie de mon bon ami spécialiste en littérature Nilo Palenzuela, dans le contexte de la préparation du projet d’art et de littérature contemporaine insulaire, « Horizontes Insulares ». De ce voyage nous gardons un souvenir indélébile, ineffaçable, marqué par la générosité et l’hospitalité de Jack Beng-Thi, grand connaisseur des multiples réalités de son île. Cette rencontre à La Réunion nous a servi pour fixer ma collaboration définitive en tant que conservateur ou commissaire de son projet rétrospectif que nous abordons avec la même intensité et émotion dans les pages de cette publication.

Trois voyages aussi intenses qu’inoubliables de Jack Beng-Thi à mon domicile et studio de Santander dans le Nord de l’Espagne, à Madrid avec les concepteurs et les éditeurs de Ediciones del Umbral, à Paris, à Marseille, à Lyon... et, bien sûr, plus de deux ans de travail très intense de Jack Beng-Thi et de ses collaborateurs inconditionnels, font partie de la mémoire indissociable de ce fantastique projet et expérience rétrospective.

Tenter de conclure ces pages d’introduction au travail et à la personnalité de Jack Beng-Thi à travers notre expérience conjointe de travail, est une tâche impossible et injuste sans verser dans ces pages blanches un fleuve de mots-lave pouvant aider à nous approcher de cet « homme et artiste île », cartographe contemporain de la mémoire... 

Jack Beng-Thi est île, géographies multiples, mémoires, monde, humanité, voyage, métissage, interculturalité et multiculturalité, inter et multidisciplinarité, œcuménisme et laïcité, chaman de la culture contemporaine, art-iviste, défenseur des droits de l’homme, intellectuel, amant de la littérature, voyageur infatigable, engagement, dialogue, consensus et dissentissement, nature, homme et nature, tradition et modernité, mémoire et contemporanéité, sagesse, homme, enfant et personne âgée, solidarité, respect, engagement social et politique, relativiste des cultures et la pensée, hospitalité et générosité... et, par-dessus tout, un artiste et un homme dans le monde et par le monde.

Parcourir l’œuvre et la trajectoire de Jack Beng-Thi est une invitation également inéludable à nous interroger, à tenter d’aborder, de parcourir ou de dessiner notre propre cartographie de la mémoire.

Mes plus sincères remerciements à Jack Beng-Thi, à Migline Paramanou et à tous ses précieux et indispensables collaborateurs, au Maire et à la Mairie du Port, à l’île de La Réunion et à toutes les personnes et institutions qui ont rendu possible ce projet et son voyage et itinérance dans le monde.

Orlando Britto Jinorio

My experience with the island-man

To all the anonymous heroes of the islands of the world

In all countries of the world, and in all ages, children, idlers, lovers and artists have decorated walls, whether natural or not, tree trunks, benches, desks, doors, pillars,
churches and ships, any available surface.

Théodore Monod. Méharées, 1989

Since the early nineties I had been thinking over the idea of being able to develop an artistic project in which I could address the phenomenon of insularity through contributions from contemporary artists and intellectuals who either came from islands or lived in and frequented island spaces and realities. At that time I was working at the Centro Atlántico de Arte Moderno (CAAM) in Las Palmas de Gran Canaria, in the Canary Islands, and the island- related line of research was a central theme of our work, together with issues related to the Atlantic area and the location of our islands in a geostrategic and also historical space between Latin America, Africa and Europe, which came to be called our tricontinental situation or identity.

In the context of this “island obsession” I travelled to particular spaces related to our field of work and also to the specific question of islands. While piecing together my particular island jigsaw puzzle I had already come into contact with the Senegalese artist Moustapha Dimé, who had chosen one of the lodges in the fortifications on Gorée Island, just off Dakar, as his living and work space. There, on the solitary cliff, looking out from his hut, Dimé lived and created while gazing at and listening to the Atlantic, and among its rocks he gathered the materials, gifts from the sea, with which he constructed his extraordinary sculptures. Gorée is an island that leaves one full of conflicting impressions. Nowadays it is a magnificent showcase of colonial architecture, listed as a World Heritage Site by UNESCO, with an island community that basically makes its living from the island’s enormous tourist appeal, but inseparable from its past is the memory of having been one of the most important sites for the trading and trafficking of African slaves, undoubtedly one of the most immoral commercial operations in human history.

In Dakar, an incredible, indispensable meeting point in West Africa, I had the opportunity to meet up with colleagues from the most diverse backgrounds. We discussed our projects, and of course I talked about my own Islands project. At one of those meetings or get-togethers in the context of the Dakar Biennale I had the chance to get to know a group of fellow curators, and one of them told me: “Jack Beng-Thi is the artist for your Islands project.” So the first time I heard of Jack Beng-Thi was in Dakar, Senegal, in 1996, from Magda Ileana González, who was then a member of the curatorial team of the Havana Biennial and who, together with Eugenio Valdés, was in charge of the Biennial’s own research section on contemporary African art. Her appraisal of Jack Beng-Thi as an artist was excellent, and she likewise stressed his fine personal qualities. Nothing happens by chance; things had to turn out the way they did, and we were bound to meet sooner or later, since both of us are so fascinated and obsessed by island-related issues, by the memory of islands, and we share a closeness to the African continent, among many other territories, and a need to travel as an essential, existential factor in our knowledge: an inescapable, necessary, constant journey that has turned Jack Beng-Thi into a contemporary cartographer of memory; a continuous journey in the present to be able to understand and accept the past, to be able to recompose a fragmentary, incomplete score of a wonderful symphony of countless references and origins. It is no accident that I should have heard about Jack Beng-Thi in Africa, on Gorée, an island marked by slavery, by the diaspora, and from the mouth of someone from Cuba, another island, a vitally important segment of the island memory and identity of the Canaries and also an essential element in the artistic development and reception of Jack Beng- Thi’s work.

I made a note of his details and we got in touch by letter and fax and began to develop a professional and friendly relationship that was to grow exponentially over the years.

It was not until the Spring of 1997, a few months before the opening of the Islands project, that we had a chance to meet in person and shake hands. It was on the occasion of the 6th Havana Biennial, in the function room of the Ambos Mundos Hotel in that city, a hotel that still preserves intact the room where Hemingway used to stay... Once again, memory, revolution, literature, island utopias and horizons...

For the Islands exhibition at the CAAM Jack Beng-Thi constructed and presented a fantastic work, a prime example of his modus operandi, both in conceptual and formal terms, entitled 21o Sud: Île, sucre, solitude et peur [21o South: Island, Sugar, Solitude and Fear]. In an incredibly subtle way, with a technical and aesthetic execution as unusual as it was excellent, he addressed and resolved the history of his island, Reunion, in what was virtually a visual poem, a work of extraordinary power.

21o South is the geographical latitude of his island. In his installation he built an urban grid of its memory of colonial production systems, of slavery: a quadrangular grid of 24 solid cubes measuring some 40 x 40 cm each, made of brown sugar. On each of them, hiding out of historical fear, black clay heads appear resting on bamboo urns/torsos. The sacred red thread runs round the torsos, accompanying their memory. In the centre of this architecture of history made of sugar cubes is cube 25, which completes the perfect square, the mould, the origin, the tragic power of history, the power of the metropolis.

 

The Islands project travelled in 1998 to the island of Tenerife and to the Isla de la Cartuja in Seville, to the Centro Andaluz de Arte Contemporáneo.

Meanwhile, the journeys continued, unceasingly...

In 1999, just a year after I moved from the island of Gran Canaria to the mainland, to the city of Santander, I found myself working intensely on the general curatorship of the alternative Biennale held in Uppsala, Sweden, known as Eventa, the fifth edition of which we were preparing for Spring 2000. Eventa was an incredible project based on intervention in the urban and the natural environment, which enabled a very wide range of ideas, created specifically for the context or thematic framework of the project and also for an urban or natural context specifically assigned to each artist, to come together, coexist and be produced jointly. The year 2000, with all its connotations, offered us the possibility of tackling a project in which the roughly seventy participating artists from some forty different nationalities could address the central theme of “Paradise Zero”. It was a way of welcoming the new millennium from multiple perspectives: aesthetic, political, social, ecological...

In a project of this kind I could not fail to include an artist like Jack Beng-Thi, well versed in working with nature and using natural means, widely experienced in working as part of a team and a real catalyst of positive energies.

Jack produced a site-specific project in the natural environment of the Swedish village of Ekeby Qwarn, involving two contrasting spaces. The first was located inside a straw cabin, a sheep shelter in winter time, in the centre of which he placed a cylindrical totem pole which emitted red paint... From that temple/hut he marked out a path with small posts, also painted red, which led us to a little island formed in the course of the Fyris River... We entered a small forest on the island, following the posts until we reached a circular space where, flush with the ground, a luminous picture twinkled from a light box, also circular, with a photographic image of a forest: the luxuriant jungle of Reunion Island... In that “Paradise Zero”, presented from the land of the Northern European welfare state, Jack Beng-Thi offered us a contemporary ritual, perhaps with connotations of propitiatory magic, in which he alerted us to the need to preserve the natural environment as an inescapable priority for the new millennium. Otherwise all we shall have left will be the twinkling memory of an image trapped in a light box under the forest floor.

As well as his artistic participation in Uppsala there is an episode I want to highlight and put on record. I am referring to Jack Beng- Thi’s contribution to one of the round tables that we had organised as part of this Biennale, Eventa 5, in which my good friend and colleague from Senegal, Remi Sagna, presented an account of his tenure to date as overall head or Secretary General of the Biennale in Dakar, Senegal, up to that year, 2000. This episode, this major contribution, occurred when Remi Sagna was describing the African geographical or cultural area that the Dakar Biennale comprises or addresses and that does not include territories such as Reunion Island, which, though located 800 km southeast of Madagascar, has an inextricably African substratum and character in its complex overall culture and multicultural reality. It was a very interesting debate on geographical definitions and the need to delimit them... Curiously enough I had witnessed or provoked a similar discussion a few years before within the Scientific Committee of this same Biennale when I raised the question of the African nature of the Canary Islands, located just 90 km from the west coast of the African continent...

In April 2001, after a year of intense work, a small international interdisciplinary contemporary art space opened in the little town of Camargo, in the region of Cantabria, in northern Spain, under the name Espacio C. It was a project that I had the opportunity to direct during its seven years of existence, until mean-spirited political interests and manoeuvring dashed the hopes invested in it by so many artists, collaborators and visitors from the most varied backgrounds. From the perspective of today, nearly three years after its closure, preceded by the many ups and downs of our attempts to ensure its survival, I cannot help thinking and feeling that it was a wonderful experience, a little utopia made real while it lasted through the collective energies and strengths of a lot of people who love art and contemporary culture. I honestly believe that Espacio C, despite its small physical dimensions, managed to weave a very large network of projects and dreams. Once again, as a phenomenology of our contemporaneity, we have been able to observe that even if one is on the periphery of the peripheries of the West it is possible to subvert the dominant historical centralism with crystal clarity by redefining or establishing new cartographies. Thus it undoubtedly is possible to generate and weave new communication and exchange networks in a real space for art and contemporary culture which is much broader and more extensive than the dominant trends and the contemporary art market would like it to be. New geographies, new possible nodes and centres in the networks of cultural production, distribution and exchange, consolidated as an effective alternative reality. Fortunately the reality of contemporary artistic creation can also be mapped on the basis of new cultural geographies, and of course Jack Beng-Thi is not unconnected with this whole phenomenology; on the contrary, Jack is in himself an essential node in the new structure of alternative networks. He is genuinely one of the artists I most admire and respect for his ability to act as a real catalyst of artists, projects, initiatives and energies, which emanate from and converge in him. A tireless fighter, with honesty as his watchword, always willing to collaborate in new artistic and cultural projects and adventures with all his energy, wisdom and involvement, and with an equally wide-ranging social dimension. An exemplary commitment to culture and society, worthy of the highest recognition: this is what Jack Beng-Thi also brought to the Espacio C project in Camargo and to all the projects we have had the chance to develop together.

 

Jack Beng-Thi arrived at Espacio C just after the inaugural exhibition project, and we were keenly anticipating the workshop he was going to give to a group of young artists, who were practically unknown at that time, from the region of Cantabria. He turned up and introduced himself with his characteristic modesty, very special wisdom and particular aura, generating from the first moment a wonderful atmosphere of closeness and involvement in that set of young artists. This first workshop by Jack Beng-Thi was truly significant, and very important at the time, as it succeeded in creating a feeling of hope and enthusiasm in that group of young artists, which in time grew and spread to other groups and sectors which supported and gave meaning to this cultural project during its seven years of activity. Nowadays many of those young artists are well known and recognised in the region, some of them have a high profile nationally, and I can testify that Jack Beng-Thi helped to inspire them with new perspectives and to transcend many boundaries within the conventional dynamics of contemporary artistic creation, and he made it possible for them to gain access to an interdisciplinary as well as inter- and multicultural world plentifully endowed with a vast wealth of resonances. His feeling for group work was also an invaluable example for the future dynamics of this work space. Together with the results that were exhibited from that fantastic workshop, Jack Beng-Thi simultaneously put together the monographic exhibition he had prepared specifically for our gallery during his latest year of work. It was a project with substantial and important elements of photography, objects and installations, in which he addressed the geographies of his equally multiple identity and memory. That exhibition contained his works Manantiales [Springs], El monólogo del desorden [Monologue of Disorder], Caída [Fall], El silencio de los caballos de vapor [The Silence of the Vapour Horses], El meridiano de la melancolía [The Meridian of Melancholy]... It was an excellent project, which is also recalled in this retrospective exhibition, and included the making of a video, together with the artists that took part in the workshop, which has a fundamental place in the artist’s work as a whole, Chipko Jangala, filmed in the natural landscapes of Cantabria. Chipko Jangala is a tribute from the artist to the Indian women who tied themselves one by one to the trees threatened with imminent felling by the logging companies, thereby avoiding the indiscriminate destruction of their forests. The women sparked off an ecological movement under that name which is of vital importance for preserving the forests of India.

Just a few months later that same year, 2001, I invited Jack Beng-Thi to take part in an international project involving intervention in the natural environment, at sites in the Finca de Osorio on the island of Gran Canaria, organised under the name and with the thematic framework Nature, Utopias and Realities, known by its initials NUR. It was an interdisciplinary project with wide-ranging social, political, ecological and anthropological connotations, constructed on a group work and ongoing workshop model. Over the course of two weeks living together, some twenty international artists, together with local artists and with the collaboration of nearly thirty young artists and student volunteers, set in motion a truly unforgettable working experience. Once again Jack Beng-Thi’s contribution, through his collective approach to work and his ability to act as a catalyst of energies, helped and collaborated in constructing a space and atmosphere of thoroughly enriching coexistence, indelibly imprinted to this day on the memory of all those of us who had the chance to share in that project. Jack Beng-Thi, together with his team of volunteer collaborators, designed and produced his spectacular work Palabras quemadas [Burning Words], a site-specific project amid the crop fields of the Finca de Osorio, where the figure of a man lying on his back, centred in a circular space, was transfixed by a burning wooden stake... Leonardo da Vinci’s Renaissance man, the centre of the universe, succumbed in this intervention, pierced by the “burning words” of media power with its double morality. Leonardo’s circular universe was replaced by the parabolic circular space of transmission and reception dish antennae. In a performance/action before the opening of the project as a whole, Jack Beng-Thi invited us to share in the ritual of setting light to his “burning words”.

In the context of the excellent convivial climate of the NUR project, I must just mention briefly that one evening, in an unforgettable ceremony, Jack Beng-Thi was appointed “Shaman of Boutan” by the Canarian artist Luisa Sosa, founder of the utopian space Boutan, a blue space of freedom and continuous creation, which has only a phonetic similarity to the Asian kingdom of the same name.

Jack Beng-Thi returned to Espacio C in September 2001 in order to meet and collaborate with the Mexican artist, intellectual and performer Guillermo Gómez-Peña, and Juan Ybarra, another Mexican performer. At that time we were preparing the opening of an exhibition project entitled Agresiones, in which the South African artist and performer Tracey Rose, and Adrián Alemán, an artist from the Canary Islands, also took part. The Colombian curator and intellectual Carolina Ponce de León, director of the historic gallery La Raza, in San Francisco (USA), accompanied us and also delivered a memorable lecture as part of the project. We all shared an unforgettable few days, in the company of young artists like Silvia Antolín Guerra, who was performing for the first time, together with Gómez-Peña, which was the start of future collaborations and of the by now unstoppable performance career of this young artist from Camargo. It is certainly a strange coincidence that on 11th September 2001, a day subsequently known as 9/11, we should have been presenting a project on the theme of aggression, of the various forms of violence... Just a few hours after this presentation, on the television in the restaurant where we were having lunch, we watched in astonishment as planes crashed into the Twin Towers in New York and the towers collapsed... On the 12th, the day of the opening of the Agresiones project, the powerful, horrifying image of the Twin Towers in flames appeared on the front page of the local paper, and inside, in the culture section, was an announcement of our project accompanied by a picture of a strange tribe of contemporary artists, including the curator of the project carrying a rifle, a prop from the equally unforgettable performance given on that poignant night of 12th September 2001 by Guillermo Gómez-Peña, Juan Ybarra, Tracey Rose and Silvia Antolín Guerra. Jack Beng-Thi was there and shared with us those turbulent days that changed and marked the course of the history of the millennium that had just begun.

 

After the Osorio experience (the NUR project in 2001 on the Island of Gran Canaria), in 2003 the possibility arose of trying to reproduce this work plan and project model, on a smaller scale, in the village of Esles de Cayón in the region of Cantabria, in northern Spain, an event which we opened under the name “I Encuentro Internacional de Arte Contemporáneo de Esles”. On this occasion ten national and international artists shared an experience of working in the urban and natural environment with the collaboration and participation of a group of young artists, basically drawn from among those associated with the Espacio C project who had participated with Jack Beng-Thi in his workshop in 2001. Jack Beng-Thi’s contribution to this overall project, which was given the generic title Nature and Coexistence, was undoubtedly again vitally important, both for the enormous quality, force and energy of his artistic input and for the fantastic working environment and conviviality that he once more generated around him. Jack Beng- Thi presented his spectacular sculptural intervention entitled Gestion politique Globale [Global Political Management] in the middle of a field where cattle normally grazed, surrounded by fantastic ancient oak trees. As in the NUR project in the Canary Islands, months in advance, in my capacity as curator of the project, I sent each artist photographs and measurements of the space I had assigned to them, in which they had to plan and present their ideas, to be finally developed there during the meeting and group work period. In this retrospective catalogue on Jack Beng-Thi I have taken the opportunity to include an important selection of images both of the process of group work involved in Jack Beng-Thi’s intervention and of the performance he gave together with the artist and collaborator Silvia Antolín Guerra. This Gestion politique Globale project bears witness once again to the interdisciplinary sense and character of his work, its important sculptural roots and dimension, and likewise the cathartic and magical sense of the performance as an initiation rite that draws us into his works and interventions in the natural environment. Works born from the artist’s hand that start to live, mature and grow old through the very action of the climatic conditions and the passage of time. Sculptures made from natural materials like earthenware and clay, which have to evolve and age as the days go by, underlining the ephemeral character of this kind of intervention and conceptually accentuating the fragility of the natural environment subjected to human action. In Gestion politique Globale an enormous, battle- hardened clay atlas figure emerges from the earth bearing on one of his shoulders a holographic image of the terrestrial globe, subtly made visible at certain times by the action of the sun’s rays. The atlas is fed and nourished by the multicoloured sap transmitted to it through surgical channels by the old oak tree from the very depths of Mother Nature. Formally and conceptually it is an exceptional work, designed to grow old as the days pass and, by its ageing, to alert us to the inexorable speculative/destructive action of homo contemporaneus towards nature.

Over the next few years we remained in regular contact, always keeping each other up to date on our projects, and we had an opportunity to see each other and get together at projects like the Contemporary African Photography Biennial in 2005 and 2009. But it was as recently as 2009 that I finally had the chance to travel for just over a week to Reunion Island. Nearly fourteen years after first hearing about his work I actually had the opportunity to visit the incredible island of Reunion and see its wonderful, incomparable diversity with my dear and highly respected friend and artist Jack Beng-Thi. It was an unforgettable week of intense visits and encounters with incredible spaces, places, intellectuals, artists, people and characters in Reunion. I also made this journey of initiation together with my good friend the literature specialist Nilo Palenzuela, as part of the preparations for the contemporary island art and literature project Island Horizons. We have an indelible, ineradicable memory of that journey, marked by the generosity and hospitality of Jack Beng-Thi, with his wide knowledge of the multiple realities of his island. That meeting on Reunion serve to confirm that I was definitely going to curate his retrospective project, which we tackled with the same intensity and excitement in the pages of this catalogue.

Three intense and unforgettable journeys by Jack Beng-Thi to my home and studio in Santander in northern Spain, to Madrid with the designers and publishers from Ediciones del Umbral, to Paris, Marseille, Lyon... plus, of course, two years of the most intense work by Jack Beng-Thi and his faithful collaborators, are inseparable parts of the memory of this fantastic retrospective project and experience.

It would be impossible and unjust to attempt to conclude these pages of introduction to the work and personality of Jack Beng-Thi through our experience of working together without pouring a lava stream of words over these blank pages to help us approach this “island man and artist”, a contemporary cartographer of memory...

Jack Beng-Thi is an Island, multiple geographies, memories, the world, humanity, travel, racial mixture, interculturalism and multiculturalism, inter- and multidisciplinarity, ecumenism and secularism, a shaman of contemporary culture, an art-ivist, a defender of human rights, an intellectual, a lover of literature, an indefatigable traveller, commitment, dialogue, consensus and dissent, nature, man and nature, tradition and modernity, memory and contemporaneity, wisdom, a man, a child and an old man, solidarity, respect, social and political commitment, a relativist in culture and thought, hospitality and generosity... and above all a true artist and man in the world and for the world.

Surveying the work and career of Jack Beng-Thi is an equally inescapable invitation to question ourselves, to try to tackle, trace or draw our own cartography of memory.

My sincerest thanks to Jack Beng-Thi, to Migline Paramanou and all his invaluable and indispensable collaborators, to the Mayor and Council of Le Port, to Reunion Island and to all those people and institutions that have made this project possible and enabled it to travel round the world as an itinerant exhibition.

Orlando Britto Jinorio

Nostalgique sweet vacoa